De patient à actant : repenser la place de la personne soignée
Le qualificatif « patient », bien qu’historiquement admis, nous conduit à percevoir la personne soignée comme un être passif, qui subit, supporte, tolère, attend et persévère. De ce fait, l’ensemble de notre approche soignante s’est trouvé influencé par cette représentation. Pour « guérir », la personne devrait écouter, suivre, accepter, comprendre, ne pas se plaindre, rester calme et attendre. Ainsi, à tort, la passivité de la personne soignée est devenue un élément intrinsèque de l’expérience de soin réussie.
Face à ce qualificatif porteur de passivité, j’ai choisi d’adopter, dans ma propre représentation, le terme « actant ». Il s’agit d’un terme emprunté à la linguistique : sont dits actants « les êtres ou les choses qui, à un titre quelconque et de quelque manière que ce soit — y compris à titre de simples figurants — participent au procès » [1]. Ainsi, par exemple, dans la phrase « L’infirmier réalise une prise de sang à la personne », celle-ci est envisagée, selon ce qualificatif, comme un participant actif à la scène (l’acte), malgré l’apparente passivité de sa position.
Utiliser le terme « actant » m’incite à sortir la personne soignée du cadre passif que la conscience collective tend à lui assigner. En effet, lorsqu’on observe une prise de sang, l’apparence des faits nous montre un infirmier réalisant l’acte, tandis que la personne tend le bras et reste immobile. Mais derrière cette apparente passivité se cache une activité corporelle et psychique extrêmement intense : la personne consent à tendre le bras malgré l’appréhension, elle supporte la piqûre malgré la gêne, elle canalise sa peur, elle maintient le calme. Elle écoute les instructions de l’infirmier, ajuste la position de son bras, évite de bouger. Ainsi, elle participe autant que le soignant à la réalisation de l’acte, afin qu’il puisse être effectué correctement. Cet exemple peut d’ailleurs être généralisé à l’ensemble des situations de soin.
Adopter le qualificatif « actant » me permet donc d’ancrer profondément l’idée que la personne soignée est toujours, nécessairement, active et impliquée. Il devient alors crucial de rendre cette implication positive : solliciter son aide autant que possible, la remercier pour son courage et sa collaboration, l’encourager et la motiver sans retenue, l’inviter à exprimer son ressenti vis-à-vis du déroulement du soin, lui en expliquer le sens et la finalité… En résumé, la considérer comme un véritable partenaire de soin, et non comme un simple réceptacle de nos actes.
Plus encore, le terme « actant » m’amène à ne jamais oublier l’unicité de la personne, celle de son corps et de son esprit, ainsi que l’interdépendance de l’ensemble de ses réactions face à l’expérience du soin. Une réaction corporelle appelle nécessairement une réponse psychique, tout comme une émotion provoque à son tour des effets physiologiques. Par exemple, la douleur peut engendrer colère, tristesse ou peur ; la colère, quant à elle, peut provoquer une hausse de la tension artérielle, des tensions musculaires, de la soif, de l’agitation… Et ainsi de suite.
À la lumière de ce qui précède, il apparaît clairement que le qualificatif « actant » permet de dissoudre l’image d’une personne soignée passive, attendant simplement de subir les actes de soin tout en tentant de refouler son mal-être. Car si elle parvient à contenir ses réactions pendant un temps, elle ne peut le faire indéfiniment sans risquer de développer des effets plus délétères pour elle-même : hypertension, troubles du sommeil, apathie, refus de soin, etc.
Impliquer la personne dans ses soins, y compris les plus techniques — par exemple en lui demandant de m’aider à tendre le bras lors de la pose d’un cathéter, ou de respirer profondément pour faciliter le geste —, la traiter comme une partenaire à part entière, lui faire comprendre qu’elle est elle-même actrice du soin et que son rôle est tout aussi important que le mien… Voilà précisément ce que le qualificatif « actant » vient me rappeler à chaque acte de soin, transformant ainsi radicalement ma relation avec les personnes soignées : elle devient, à mes yeux, une relation de collaboration, où la verticalité se transforme en une horizontalité de partenariat, de partage et d’entraide.
[1] ACTANT : définition du CNRTL (cnrtl.fr).

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